La fermeture du Répertoire canadien des lieux patrimoniaux mobilise des actions à l’échelle locale, provinciale et nationale

« Je restais éveillé jusqu’à deux heures du matin pour sauvegarder ces sites, parce que je ne savais pas si le répertoire allait disparaître du jour au lendemain. Ce n’était pas dans le but d’obtenir de la reconnaissance. C’était tout simplement la chose juste à faire. Quelque chose d’aussi important ne devrait pas disparaître de manière si soudaine. »

Mobilisation citoyenne en Nouvelle-Écosse

Wyatt Hudson, étudiant de première année à l’Université Saint Mary’s (SMU) à Halifax, évoque le sens de responsabilité morale qui l’a incité, ainsi que d’autres étudiants, à s’engager dans la sauvegarde et la normalisation des quelque 13 000 fiches du Répertoire canadien des lieux patrimoniaux (RCLP), avant sa fermeture prévue au printemps. Ses efforts ont débuté dans le cadre d’un projet scolaire. Les étudiants du programme de sciences humaines et de patrimoine de l’Université SMU devaient télécharger les 1459 ressources patrimoniales de la Nouvelle-Écosse répertoriées dans le RCLP. Le projet a été lancé par la Heritage Trust of Nova Scotia (HTNS), dont la directrice générale, Emma Lang, avait communiqué avec la coordonnatrice du programme, Dre Kirrily Freeman, après avoir appris la fermeture en décembre 2025.

Wyatt Hudson est étudiant de premier cycle en première année à l’Université Saint Mary’s à Halifax, en Nouvelle-Écosse. Crédit photo : Emily McKenzie

Le RCLP, également connu sous le nom de historicplaces.ca, est la seule base de données canadienne consultable et interrogeable par le public, qui recense des lieux patrimoniaux de tout le pays. C’est aussi le seul registre public qui inclut des sites de la Nouvelle-Écosse, qui est la seule province à ne pas avoir de registre provincial.

À partir d’une liste principale fournie par la HTNS, les étudiants ont été répartis en groupes et assignés à différentes régions de la province pour repérer les lieux patrimoniaux désignés. Chaque étudiant devait ensuite télécharger les données de quatre sites historiques chaque semaine. Plusieurs en ont fait davantage, et certains ont même dépassé les limites de la province côtière pour explorer d’autres régions.

Interrogée sur la réaction de ses étudiants face à ce travail, la Dre Freeman souligne à quel point cette expérience pratique avait été stimulante pour plusieurs, les incitant à s’engager en faveur de la préservation du patrimoine :

« Ce qui est vraiment frappant, c’est l’enthousiasme des étudiants. La plupart des gens terminaient leurs quatre tâches assignées et en demandaient même plus. Ils sont motivés par le fait que c’est concret et urgent. »

Plusieurs étudiants, comme Wyatt, ont eu le sentiment d’une véritable vocation. Après avoir complété sa portion du travail, Wyatt a poursuivi en archivant des fiches provenant de sa province d’origine, le Nouveau-Brunswick, constatant directement la valeur du répertoire pour la recherche, la préservation du patrimoine et la diffusion des connaissances. Au cours de notre entretien, Wyatt a expliqué qu’il utilisait désormais les données du RCLP pour repérer des sites liés à ses études en géologie. Il a notamment découvert la carrière Beaumont à Memramcook, au Nouveau-Brunswick, lors de ses recherches, et espère la visiter lors de son retour chez lui cet été. Ses résultats ont été transmis à Erin Jefferies, directrice générale de l’Association Heritage New Brunswick, afin d’en assurer la conservation.

Le Répertoire permet aux utilisateurs de rechercher des lieux patrimoniaux dans différentes instances gouvernementales.

Le 25 mars, CTV a interviewé Wyatt au sujet de ses efforts et des raisons pour lesquelles il jugeait essentiel de sauvegarder ces données, non seulement pour le secteur du patrimoine, mais pour l’ensemble des Canadiens.

Outre le téléchargement des données, les étudiants de premier cycle en fin de cycle doivent les normaliser conformément aux directives établies par la HTNS, développées par leur expert en recherche sur le patrimoine bâti, Rudy Bartlett.

Emily McKenzie, étudiante de cinquième année, est revenue à la SMU pour une session supplémentaire afin d’obtenir des crédits additionnels et une expérience pratique avant de commencer une maîtrise en sciences de l’information. Dans le cadre de son stage, elle a travaillé sur la normalisation des données téléchargées ainsi que sur des recherches cartographiques afin de s’assurer que tous les bâtiments patrimoniaux étaient inclus. Alors qu’elle réfléchissait à l’impact du projet, elle a mis en évidence son importance et son caractère urgent.

« Surtout ici en Nouvelle-Écosse, avec les récentes compressions budgétaires, les choses vont changer au cours des prochaines années, et les ressources ainsi que les occasions de créer des outils comme une base de données vont diminuer. C’est essentiel de permettre à ceux qui travaillent dans le domaine du patrimoine d’accéder à ces données, car elles leur seraient autrement inaccessibles. Pour nous, étudiants, c’est extrêmement important d’acquérir une expérience pratique. »

Emily McKenzie est étudiante de premier cycle en fin de parcours à l’Université Saint Mary’s à Halifax, en Nouvelle-Écosse. Crédit photo : Wyatt Hudson

Au-delà de leurs efforts immédiats pour préserver les données du RCLP, ce projet a offert aux étudiants une occasion rare de contribuer à un travail ayant une portée réelle. Ce qui avait commencé comme un devoir de cours a rapidement pris une tout autre dimension, les étudiants prenant conscience de l’importance de préserver une ressource nationale menacée de disparition. Selon Wyatt, « Cette tâche prend tout son sens grâce à notre engagement direct envers la communauté et le patrimoine partout au pays. » Il revêt une importance plus grande qu’une tâche scolaire ordinaire. Il ne s’agit pas simplement d’un exercice pour obtenir une note. On a l’impression de redonner concrètement et de participer à la préservation de l’histoire, ici en Nouvelle-Écosse comme ailleurs au Canada. »

À ce jour, les étudiants de la SMU ont réussi à extraire l’ensemble des fiches du RCLP.

Ce type d’initiatives illustre bien l’impact et le sentiment d’urgence qui traversent le secteur du patrimoine. On y constate que les organisations et les individus y cherchent des moyens de protéger des informations essentielles en l’absence d’un système national.

Contexte provincial et territorial

La fermeture du RCLP a mis en évidence l’inégalité dans la gestion des données patrimoniales au Canada. Certaines provinces ont développé des bases de données provinciales solides, tandis que d’autres dépendent largement du répertoire national. Cela crée des lacunes lorsque ce répertoire devient inaccessible et entraîne des réponses variables d’une région à l’autre.

La Nouvelle-Écosse ne dispose d’aucun registre provincial centralisé, numérique et accessible au public et dépend du système national. Certaines provinces, notamment la Colombie-Britannique et le Québec, disposent de registres provinciaux à jour et accessibles. D’autres provinces possèdent des registres dont le degré d’exhaustivité et d’accessibilité varie. Certains écartent délibérément les appellations municipales pour des raisons idéologiques et tous rejettent les dénominations nationales existant sur leur territoire.

Pour certaines provinces, la coopération apparaît comme l’unique option envisageable. En janvier 2026, des dirigeants d’organisations culturelles de la Nouvelle-Écosse, du Nouveau-Brunswick, de l’Île-du-Prince-Édouard et de Terre-Neuve-et-Labrador se sont réunis pour discuter de la manière de remédier aux manques dans leurs bases de données provinciales respectives avant la fermeture, dans un premier effort pour s’entraider.

La responsable du patrimoine de l’Île-du-Prince-Édouard, Sarah Bulman, a souligné l’importance cruciale de la collaboration et du soutien interprovinciaux pour avancer dans la création d’un nouveau registre et pour faire face aux défis permanents de la gestion des données patrimoniales en l’absence d’un appui national stable. Bien que l’Île-du-Prince-Édouard possède un répertoire, l’équipe du patrimoine de la province procède à des vérifications croisées avec les données du RCLP pour s’assurer qu’aucune ressource patrimoniale inscrite n’est négligée.

Le « fédéralisme coopératif » est au cœur du Répertoire canadien.  Depuis sa création en 2004, une grande partie de l’autorité du RCLP reposait sur ce cadre collaboratif, sous la direction de Parcs Canada, ainsi que sur l’exigence que les lieux inscrits soient officiellement reconnus aux échelles nationale, provinciale ou territoriale, ou locale. Le RCLP est issu de l’Initiative des lieux patrimoniaux (ILH), lancée par le gouvernement fédéral avec un investissement d’environ 36 millions de dollars sur quatre ans, comprenant la création du Répertoire ainsi que des Normes et lignes directrices pour la conservation des lieux patrimoniaux au Canada, entre autres programmes. Ce niveau de soutien du secteur fédéral du patrimoine n’avait pas été vu depuis. L’initiative visait « à renforcer la préservation du patrimoine canadien, à accroître l’accessibilité et la compréhension de celui-ci chez les Canadiens, et à les inciter activement à participer à sa conservation. »

Dans sa lettre ouverte adressée à la ministre de l’Environnement et du Changement climatique, Julie Dabrusin, responsable de Parcs Canada et donc des lieux patrimoniaux au Canada, l’ancien registraire canadien de Parcs Canada, Andrew Waldron, souligne l’importance de préserver ces efforts de collaboration dans le contexte politique actuel :

« Le RCLP a été un pilier dans l’émergence d’une culture de préservation du patrimoine ancrée dans le fédéralisme coopératif, un aspect essentiel de notre démocratie que votre administration a su mettre en évidence. »

Il est crucial d’unir nos forces pour préserver de manière exhaustive et résiliente le patrimoine national canadien. Bien que les provinces et territoires ne soient pas égaux en ce qui concerne l’avancement de leurs données patrimoniales, la cessation des activités du RCLP a clairement démontré qu’aucune administration ne peut assumer seule cette responsabilité.

La Fiducie nationale réagit

Depuis qu’elle a sonné l’alarme en janvier 2026, la Fiducie nationale du Canada a pris des mesures concrètes pour répondre aux conséquences de la fermeture imminente du RCLP. Consciente des défis techniques et de gouvernance, la Fiducie a lancé à la fin février une initiative nationale pour examiner les possibilités d’un nouveau répertoire. En collaboration avec Claro Solutions, une firme de consultation en TI basée à Victoria, en Colombie-Britannique, l’initiative vise à évaluer les données, les fonctionnalités et les structures de gestion du RCLP, tout en recueillant les points de vue des parties prenantes aux échelles fédérale, provinciale, territoriale et locale.

Vers un avenir résilient pour le Répertoire des lieux patrimoniaux du Canada

Ces initiatives démontrent l’engagement commun de préserver le legs culturel national canadien. La fermeture du RCLP a mis en évidence des faiblesses dans la façon de documenter les sites historiques, mais elle a également déclenché une mobilisation, une créativité et un intérêt du public sans précédent. Alors que le secteur du patrimoine s’affaire à la création d’un nouveau répertoire plus résilient et plus inclusif, il est manifeste que la préservation de la mémoire culturelle du Canada exigera non seulement des données et une bonne gouvernance, mais aussi l’engagement conjoint des communautés, des professionnelles et professionnels et des gouvernements à tous les niveaux. Finalement, la solution à cette crise pourrait s’avérer aussi importante que le répertoire lui-même. Elle démontrerait ainsi que la conservation du patrimoine est véritablement un effort collectif, porté par celles et ceux qui y accordent le plus de valeur.