le Centre des sciences de l’Ontario

La Fiducie nationale du Canada met l’accent sur le lien entre climat et conservation du patrimoine en inscrivant des immeubles risquant d’être démolis à sa liste des lieux menacés. Dilapider la richesse que représentent des structures et les matériaux dont elles sont faites est un luxe que le Canada ne peut plus se permettre. À l’heure où l’urgence climatique et la perte de biodiversité sont les plus grands enjeux et où le Worldwatch Institute estime que la planète sera à court de matières premières de construction d’ici 2030, chaque décision concernant l’avenir d’un immeuble existant doit être soigneusement réfléchie. 

Les défenseurs du patrimoine et les défenseurs du climat peuvent s’entendre sur le fait que la perte de ces lieux serait une malheureuse manifestation de l’obsolescence prématurée et de l’attitude considérant les immeubles comme des biens jetables sans égard à leur qualité patrimoniale ou leur âge. Faute d’action, les gens, les lieux et la planète sont exposés à des risques croissants d’impacts climatiques dévastateurs. 

En avril 2023, le gouvernement provincial de l’Ontario a annoncé qu’il entend démolir le Centre des sciences de l’Ontario, à Toronto, et construire des logements sur le site. Le contenu du Centre des sciences sera intégré à la Place de l’Ontario, qui sera réaménagée. La Place de l’Ontario avait aussi déjà figuré sur la Liste des lieux menacés de la Fiducie nationale. La décision de démolir le Centre des sciences sans consultation publique suscite la controverse. S’y opposent des défenseurs aussi bien du patrimoine que du logement et de l’environnement.

Le Centre des sciences de l’Ontario a été inauguré en 1969. Il est l’œuvre du réputé architecte Raymond Moriyama, qui l’a conçu comme projet de l’Ontario à l’occasion du Centenaire. Il visait à établir une identité architecturale expressément canadienne. Le complexe a été construit de façon à s’harmoniser avec le site, tenant compte des différents niveaux du ravin de la rivière Don et créant une relation particulière avec le paysage.

Le Centre était un des premiers musées des sciences interactifs au monde. Il est une attraction bien connue et un important pôle communautaire dans North York. L’immeuble est inscrit au registre du patrimoine de la Ville de Toronto, mais il n’a pas de désignation patrimoniale comme telle. Même s’il était désigné, la récente Loi visant à accélérer la construction de plus de logements (projet de loi 23) permettrait la démolition de ressources du patrimoine et le changement de zonage en faveur de la construction. Cette loi radicale met à risque des ressources du patrimoine et des ressources naturelles de toute la province. Des groupes de protection de l’environnement soutiennent que d’un point de vue écologique, il est impossible de construire davantage sur le site du Centre des sciences. Selon l’Office de protection de la nature de Toronto et de la région, le terrain ne peut servir à aucune sorte de logements, vu sa proximité d’un ravin et vu la faune qui utilise la zone pour la nidification. Dans les environs immédiats du Centre des sciences se trouvent la rivière Don, des ravins, des habitats sensibles, des plaines inondables et des cours d’eau.

 

Pourquoi c’est important  

Dilapider la richesse que représentent ces structures et les matériaux dont elles sont faites est un luxe que le Canada ne peut plus se permettre. À l’heure où l’urgence climatique et la perte rapide de biodiversité sont les plus grands enjeux et où le Worldwatch Institute estime que la planète sera à court de matières premières de construction d’ici 2030, chaque décision concernant l’avenir de tout immeuble existant doit être soigneusement réfléchie. 

Le Canada est honteusement au premier rang mondial pour la production d’ordures par habitant, avec 36,1 tonnes par personne (les États-Unis sont au troisième rang, avec 25,9 tonnes). Les déchets de construction et de démolition compteraient pour au moins 27 % du total, dont 2 752 000 tonnes de bois – souvent d’irremplaçable bois de vieux peuplements. À Vancouver, 23 485 des 68 000 maisons unifamiliales de la ville ont été démolies entre 1985 et 2014. 

Le secteur de la construction et de l’exploitation des immeubles est la plus importante source d’utilisation d’énergie et d’émissions au monde, générant 39 % de l’empreinte carbone. Il offre aussi la possibilité de réaliser des pas de géant dans la décarbonisation. Les efforts consacrés à la réduction du carbone visent surtout l’exploitation des immeubles (28 % des émissions), mais il y a aussi le carbone présent dans les matériaux de construction (11 % des émissions intégrées). Les plus grandes réductions des émissions de gaz à effet de serre et des impacts environnementaux peuvent être réalisées en prolongeant la vie des immeubles existants (« L’immeuble le plus écologique est celui qui est déjà construit. ») et en construisant des immeubles pouvant être adaptés à de nouvelles vocations au fil du temps. En plus de réduire les émissions de carbone, on éviterait les répercussions de l’extraction de ressources sur le patrimoine naturel et les paysages culturels autochtones. Le Canada possède un vaste puits de carbone sous forme d’immeubles anciens ou patrimoniaux qu’il faudrait entretenir et dont on pourrait tirer parti. Des études ont établi qu’il faut jusqu’à 80 ans pour qu’un nouveau bâtiment « vert » compense les émissions de carbone engendrées par sa construction. Faute d’action, les gens, les lieux et la planète sont exposés à des risques croissants d’impacts climatiques dévastateurs. 

 

Ce qui doit changer  

Nous sommes en pleine crise climatique, et il est vital d’agir immédiatement. Le Canada a besoin de politiques qui réduiront immédiatement les émissions de GES – et en même temps créeront des emplois et renforceront l’économie. Le recyclage et la réutilisation d’immeubles existants offre une possibilité exceptionnelle et largement méconnue de réaliser ces objectifs. 

Cependant, la réutilisation des immeubles n’est toujours pas la norme au Canada. La démolition et la construction à neuf est la solution privilégiée par l’industrie de la construction et les acheteurs. Les obstacles à la réutilisation prennent diverses formes : 

  • obstacles réglementaires – zonage, règlements d’urbanisme et codes du bâtiment prescriptifs plutôt qu’axés sur les résultats peuvent dissuader la réutilisation et pousser à la négligence; 
  • obstacles physiques ou techniques – les coûts de la réhabilitation d’un immeuble sont accrus par le report d’opérations d’entretien et la pénurie de professionnels du patrimoine pouvant mettre de l’avant des possibilités de réutilisation et réduire les risques; 
  • obstacles culturels – l’industrie de la construction est axée sur la nouvelle construction, et les pratiques sur le marché immobilier renforcent l’obsolescence prématurée des immeubles; 
  • obstacles économiques – obtenir un financement bancaire pour la réutilisation adaptée d’un immeuble peut être difficile, et les impôts fonciers ainsi que l’impôt sur le revenu favorisent la démolition. 

Pour réaliser les objectifs climatiques du Canada, il faudrait réduire les incitatifs à la démolition et prévoir des incitatifs financiers à la réutilisation des immeubles, il faudrait assujettir les permis de démolition à des critères plus stricts, et il faudrait exiger la comptabilisation du carbone sur l’ensemble du cycle de vie dans les décisions sur des projets de construction. Encourager la réutilisation d’immeubles anciens et patrimoniaux réduit aussi l’impact sur l’environnement (y compris le patrimoine culturel autochtone) causé par l’extraction inutile de ressources. 

Actions recommandées  

Tous les citoyens peuvent agir dans leur communauté. Demandez à votre conseiller municipal ce qu’il pense de nouveaux moyens de faire en sorte que la réutilisation des immeubles devienne la nouvelle norme. Par exemple : cesser d’octroyer des permis de démolition comme s’il s’agissait d’un droit, et renforcer l’examen des demandes; prioriser la conservation des matériaux en exigeant la déconstruction si la démolition est inévitable; créer davantage d’incitatifs à la réutilisation des immeubles, y compris en privilégiant les projets de réutilisation dans le cadre de l’urbanisme; créer des règlements sur les immeubles vacants qui incitent les propriétaires d’immeubles à l’abandon soit à y investir ou à s’en dessaisir. 

Les gouvernements, les institutions et le secteur privé peuvent reconnaître la valeur matérielle d’immeubles anciens, l’impact climatique de la nouvelle construction, les impacts environnementaux évités grâce à la réutilisation et l’intérêt de la comptabilisation du carbone sur l’ensemble du cycle de vie, et ils peuvent le faire dans leurs lois, leurs règlements et leurs politiques. 

Les gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux peuvent contribuer de façon importante aux objectifs canadiens de décarbonisation en éliminant les partis pris dans leurs systèmes fiscaux qui augmentent l’intérêt de la démolition prématurée d’immeubles. Par exemple, le gouvernement fédéral pourrait réviser les dispositions sur la perte finale, les gains en capital et la récupération de l’amortissement. Les gouvernements provinciaux et territoriaux devraient rectifier les mesures d’imposition foncière qui favorisent la démolition. 

Le gouvernement fédéral peut créer un nouvel incitatif fiscal s’inspirant du programme fédéral américain d’incitatifs fiscaux pour la préservation historique, pour encourager le secteur privé à investir dans la réhabilitation et la réutilisation d’immeubles anciens et patrimoniaux. 

 

Lieu : Toronto, Ontario

Palmarès des 10 sites les plus menacés : 2023

Situation actuelle : Menacé

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