24, promenade Sussex: du trésor national à la parodie nationale

Credit: Ted Grant / Library and Archives Canada

C’était une froide nuit de février, pendant laquelle un froid typiquement canadien vous pousse à rester chez vous, emmitouflé, avec un joli feu de cheminée grésillant à la télévision. Malgré la morsure du froid, des centaines de personnes se sont retrouvées sur les bancs du centre Carleton Dominion-Chalmers, en plein centre-ville d’Ottawa, pour participer à une discussion en groupe organisée par Patrimoine Ottawa, l’Université Carleton et Historic Ottawa Development Inc. Son thème? Le 24, promenade Sussex, jadis résidence des premiers ministres et aujourd’hui demeure décrépite. Pourtant, il ne s’agissait pas d’une veillée funèbre : les participants s’étaient déplacés afin de trouver une solution pour cet important lieu patrimonial.

(en anglais seulement) CPAC: Public Record – The Future of 24 Sussex

Le 24, promenade Sussex possède le statut d’icône dans l’imaginaire de notre pays. Tout comme la Maison-Blanche, le 10, Downing Street ou encore la Palais de l’Élysée, ce lieu combine utilité institutionnelle et lieu de résidence sécurisée du chef d’État. La maison du 24, promenade Sussex et la propriété qui l’entoure, situées sur le territoire traditionnel non cédé du peuple algonquin des Anichinabés, font partie intégrante de l’histoire politique du Canada depuis le début de la Confédération. La demeure est également un exemple de mise en garde, reflet fidèle de la manière dont les gouvernements fédéraux successifs ont pris soin des lieux historiques laissés à leurs bons soins. Néanmoins, l’apparente impasse dans laquelle semble se trouver le 24 Sussex aujourd’hui rend intéressantes ses possibilités de réhabilitation. Ces possibilités sont autant d’occasions de refléter les réalités du passé, ainsi que de concevoir un lieu qui répond aux besoins actuels de notre gouvernement tout en montrant le Canada du XXIe siècle.

 

Un illustre passé

L’élégante demeure de pierre, érigée au 24, promenade Sussex, fut bâtie du temps de la naissance de la Confédération par Joseph Merrill Currier, un homme d’affaires et magnat local du bois. Cette maison fut en fait construite pour être offerte comme cadeau de mariage à sa 3e femme, Hannah Wright. Son emplacement lui offrait une magnifique vue sur la Rivière des Outaouais, là où celle-ci rencontre les rivières Rideau et Gatineau, et la situait idéalement proche des scieries de Joseph Currier à New Edinburgh. Le même Joseph Currier fut élu député du tout premier Parlement du Dominion.

Joseph Merrill Currier. Credit: Library and Archives Canada

Joseph Currier et sa deuxième épouse, Ann Crosby, se marièrent en janvier 1861. Un mois plus tard, il l’emmena à Manotick pour visiter l’impressionnant moulin dont il était propriétaire. Alors qu’Ann observait la machinerie, sa robe se coinça dans les rouages, ce qui entraîna son décès accidentel. Bouleversé, Joseph vendit alors les parts qu’il détenait sur le site, et l’on raconte qu’il ne mit plus jamais les pieds à Manotick. Le Moulin de Watson fonctionne encore aujourd’hui et est ouvert au public. Mais prenez garde : d’après les légendes locales, le fantôme d’Ann Crosby hante encore le moulin.

À la mort d’Hannah, Joseph Currier vendit la maison à William Cameron Edwards, élu et réélu quatre fois au Parlement et, lors de l’achat de la maison, nommé au Sénat. La maison fut ensuite transmise à son neveu, Gordon Edwards, également entrepreneur dans le domaine du bois et élu à la Chambre des communes en 1926.

Dans les années 1940, le gouvernement du Canada a exproprié Gordon Edwards, qui s’y est activement opposé. La raison initiale semble avoir été la volonté de remembrer les berges de la rivière des Outaouais, mais dès 1949, le gouvernement a choisi de faire de la maison la résidence du premier ministre. Situé en face de Rideau Hall, la résidence du gouverneur général, le lieu semblait tout choisi. En 1951, le premier ministre Louis St-Laurent y a emménagé, tout comme chaque premier ministre depuis, à l’exception notable de Kim Campbell et du chef de gouvernement actuel.

 

Édifice fédéral du patrimoine

Le 24, promenade Sussex tel qu’il était avant 1950, avant qu’il ne soit rénové et transformé en résidence du premier ministre. La rénovation de 1950-51 a supprimé une grande partie de la décoration visible sur cette photo, y compris la tour et la tourelle. Credit: The Ottawa Citizen

La maison, bâtie dans les années 1860, a été conçue par l’architecte J.M. Currier, le frère du propriétaire initial, dans un style néogothique. Depuis sa construction, elle a été rénovée à de nombreuses reprises. En 1870, par exemple, une salle de bal a été ajoutée pour divertir le Prince Arthur, futur Duc de Connaught. Au fil des années, la résidence a été profondément remaniée pour ajouter des tours, des oriels et une porte-cochère. Lors de sa rénovation pour l’usage du premier ministre, son apparence a été simplifiée pour obtenir la façade formelle et imposante, bien connue des Canadiens et Canadiennes.

At 24 Sussex - Prime Minister Diefenbaker, President Kennedy, Mrs. Kennedy and Mrs. Diefenbaker | Library and Archives Canada

Au 24 Sussex – Premier ministre Diefenbaker, président Kennedy, Mme Kennedy et Mme Diefenbaker. Credit: Library and Archives Canada

Outre la demeure comptant plus de 30 pièces, la propriété de 2,15 hectares comprend également une remise pour voitures à chevaux ou une résidence de concierge, ainsi que deux postes de garde. Il ne faut pas non plus oublier la tristement célèbre piscine, reliée à la maison principale par un tunnel souterrain.

 

La construction de la piscine. Credit: Ottawa Citizen

Un petit plongeon? En 1975, une piscine de 20 pieds sur 40 a été installée dans un pavillon de piscine séparé, pour un coût total de 200 000 $. Les coûts de construction ont été couverts par des dons anonymes, mais Pierre Trudeau, premier ministre à l’époque, s’est attiré les foudres de la classe politique en raison de ce qui était perçu comme un privilège.

En 1986, la maison a été évaluée pour sa valeur patrimoniale par le Bureau d’examen des édifices fédéraux du patrimoine avant d’être désignée par le ministre alors élu comme édifice fédéral classé du patrimoine. L’énoncé de valeur patrimoniale indique que cette « valeur patrimoniale du 24, promenade Sussex provient en partie de la nature évolutive de la propriété ». L’énoncé indique également que la maison est, et devrait rester, la structure la plus marquante sur la propriété.

 

Négligence et détérioration

Lors de son élection en 2015, le premier ministre actuel a refusé d’emménager au 24, promenade Sussex. Sa décision a mis les projecteurs sur les années de négligence et la lente détérioration de la résidence, passée de l’élégante demeure adaptée au divertissement des dignitaires étrangers à un lieu inhabitable. En 2008, le vérificateur général a proposé au premier ministre de déménager pendant un an pour effectuer les travaux nécessaires dans la résidence. En 2016, la Commission de la capitale nationale (CCN) a publié un communiqué assurant aux Canadiens et Canadiennes sa « reconnaissance de l’importance historique et symbolique de la résidence des premiers ministres du Canada » et que les « problèmes liés à la sécurité, à l’usage, à la préservation de l’environnement, à l’excellence de conception et à la préservation du patrimoine sont pris en compte dans notre étude ». Et pourtant, rien n’a été fait.

Credit: Radio-Canada / Michel Aspirot

Dans son rapport de 2021, la Commission de la capitale nationale (CCN) décrit l’état du 24, promenade Sussex comme « critique ». En 2023, la CCN a finalement amorcé l’élimination de certaines substances, comme l’amiante, ainsi que de certains systèmes mécaniques, électriques et de chauffage obsolètes. En février 2024, il a été signalé que l’amiante, la peinture au plomb, les moisissures et les rongeurs avaient été éliminés.

La résidence, en revanche, reste vide et, dans les faits, n’est pas dans un état suffisant pour autoriser un nouvel emménagement. Pourquoi le Canada éprouve-t-il tant de difficultés à fournir une résidence officielle convenable à son chef de gouvernement ?

 

La politique, la rhétorique

Tout le monde tombe d’accord là-dessus : le véritable problème ici, c’est la dimension politique. Il est extrêmement délicat pour un premier ministre en exercice de donner l’impression de dépenser de l’argent public pour sa propre résidence. D’anciens premiers ministres qui avaient dépensé de l’argent pour cette résidence se sont vus critiqués par la presse et l’opposition, bien que le chef de l’opposition vive également dans une résidence officielle aux frais des contribuables. Cet argument semble mettre de côté un aspect pratique pourtant évident : le premier ministre doit bien vivre quelque part. Et ce quelque part doit bénéficier des mesures de sécurité et de l’équipement nécessaire pour permettre au chef du gouvernement d’exercer ses fonctions.

Dans les années 1990, la sécurité du 24, promenade Sussex avait déjà été améliorée à la suite d’une intrusion sur le terrain. Un individu avait alors accosté le premier ministre et son épouse à l’extérieur de leur chambre. Le premier ministre, Jean Chrétien, uniquement armé d’une sculpture inuite, avait alors tenu l’intrus à distance jusqu’à l’arrivée des services de sécurité.

 

Le 24, promenade Sussex est un atout pour notre nation, et notre bien commun. Or, les décisions sur son entretien sont prises par la personne qui l’occupe, ce qui mène à un apparent conflit d’intérêts. Si un chef de gouvernement décide de dépenser de l’argent pour la résidence, il donne l’impression de dépenser de l’argent public pour son propre bénéfice. Une prise de décision détachée du prisme politique, par exemple en obtenant l’accord de tous les partis sur la démarche à suivre ou en éloignant la décision de la classe politique élue, permettrait probablement d’avancer sur cet épineux sujet.

Un des arguments avancés concerne également les coûts élevés de la rénovation de la résidence du 24 Sussex. Cet argument est avancé malgré l’absence d’un véritable plan concernant le chantier à venir. Sans plan précis, les coûts totaux sont impossibles à prévoir. Que le premier ministre vive au 24 Sussex ou ailleurs, cela engendrera des coûts.

Voilà autant de paramètres qui rendent difficile la réhabilitation du 24, promenade Sussex. Sera-t-il possible d’aller de l’avant ?

 

Il ne s’agit pas de sauver le passé à tout prix

La conservation du patrimoine ne signifie pas seulement de préserver le passé dans son écrin, mais aussi de répondre aux besoins d’aujourd’hui et de demain. La problématique du 24, promenade Sussex devrait être pensée en dehors du prisme binaire de la réparation ou de la non-réparation. Elle doit être placée dans une matrice multidimensionnelle de besoins et d’occasions qui gravitent autour de ce lieu important.

La réhabilitation de la résidence du premier ministre offre la possibilité de créer un lieu enraciné dans son passé et adapté à l’avenir. La valeur patrimoniale d’ores et déjà attribuée à la résidence témoigne des modifications apportées dans son passé et invite à des changements fréquents pour coller au mieux à l’évolution constante du travail de premier ministre.

Lors de l’évènement par cette froide nuit de février, des idées sur ce que pourrait devenir le 24, promenade Sussex ont été communiquées au public. Ces idées comprennent notamment de mieux répondre aux fonctions d’État qui devraient s’y dérouler. Il a également été proposé d’ajouter de nouvelles strates significatives : refléter les perspectives autochtones et accueillir les peuples autochtones, rendre la résidence carboneutre ou encore rendre hommage à l’excellence canadienne en matière d’architecture et d’ingénierie pour résoudre les problématiques liées à la sécurité, par exemple.

Que dit la situation de blocage envers le 24 Sussex sur notre relation à nous-mêmes et au monde ?  Premièrement, elle montre que nous estimons si peu le rôle de premier ministre de ce pays qu’il serait acceptable pour la personne qui occupe ce rôle de devoir se résoudre à l’équivalent de dormir sur le canapé du gouverneur général pendant huit ans.

Ensuite, elle montre qu’il est très difficile pour le Canada d’assumer son histoire et de l’utiliser comme tremplin pour l’avenir. Si la résidence ou son emplacement ne sont véritablement pas adaptés pour le premier ministre, une décision doit donc être prise pour faire autre chose du lieu. L’endroit est magnifique et la maison charmante. Il est nécessairement possible d’en faire quelque chose.

Troisièmement, l’état de délabrement du 24, promenade Sussex renforce l’idée que le Canada est peu enclin à se plier aux normes des autres pays du G7 en matière de patrimoine. Nous sommes le seul pays sans loi fédérale pour protéger notre patrimoine. Le projet de loi C-23, la Loi sur les lieux historiques, a vu sa deuxième lecture retardée à la Chambre des communes depuis plus d’un an et risque désormais de mourir au Feuilleton. Le Canada travaille sur sa législation fédérale du patrimoine depuis le début des années 2000. Les rapports du vérificateur général et les commissions parlementaires montrent tous le niveau important de dégradation du système actuel. Or, tout comme au 24, promenade Sussex, les gouvernements successifs ont échoué à obtenir des résultats.

Quatrièmement, la musique de fond qui suggère que la bonne chose à faire consiste à démolir la résidence et à en bâtir une nouvelle témoigne d’un réel mépris pour l’environnement. Dans tous les aspects de notre vie, nous cherchons à réduire, réutiliser et recycler, mais pour les bâtiments historiques, la réaction instinctive consiste à vouloir tout démolir avant d’envoyer les matériaux à la décharge. Le bâtiment le plus écologique, c’est celui qui existe déjà. Il n’y a qu’une seule solution responsable : tirer le maximum des émissions intrinsèques ou passées du 24, promenade Sussex et améliorer son rendement énergétique. La résidence du 24, promenade Sussex représente une belle occasion de faire preuve de leadership dans la réutilisation de bâtiments existants.

 

Aller de l’avant

Le public est reparti de la discussion en cette froide nuit de février un peu plus enthousiaste. Le 24, promenade Sussex dispose de nombreux atouts, et il était difficile de trouver des raisons convaincantes pour lesquelles la résidence ne pourrait pas être préservée. La vision d’une résidence de chef de gouvernement qui reflète notre passé et représente en même temps le Canada d’aujourd’hui ne paraissait pas si inatteignable. Tout ce qu’il faudra pour atteindre cet objectif, c’est un engagement collectif.

Vous êtes-vous déjà demandé à quoi ressemble le 24 Sussex à l’intérieur ? Dans cette vidéo du CPAC, Laureen Harper fait une visite guidée. (disponible en anglais seulement)